Pourquoi collectionner ? Qu’est-ce que cela dit de nous ? Comment choisir une œuvre ?

Sophie Clauwaert, Art Advisor chez Puilaetco, a réuni trois passionnées d’art contemporain aux regards complémentaires, pour un échange décoiffant : 

Galila Barzilai Hollander, collectionneuse engagée

Sophie Roose, directrice de la Galerie Christophe Gaillard Bruxelles 

Stéphanie Bliard, consultante en art contemporain

Chaque collection et chaque collectionneur est unique. Galila Barzilai Hollander en est un parfait exemple. Depuis une vingtaine d’années, elle se fie à son instinct pour repérer des artistes, choisir des œuvres qui lui parlent et les faire dialoguer entre elles. 

Galila, comment est née votre passion pour l’art contemporain ?

Je me définis comme une « artoholic ». J’ai découvert l’art contemporain à 56 ans sur un malentendu, pensant aller voir, à New-York, une exposition sur les armures (à l’Armory show). Ça a été une révélation ! Je suis ressortie avec ma première acquisition, une œuvre où l’artiste Tom Fowler a écrit 11.522 fois le mot « Why ? ». Ce jour a marqué un tournant dans ma vie ; l’art est devenu un besoin vital pour moi. Depuis, je visite des foires et des galeries dans le monde entier, je rencontre des artistes… et j’achète des œuvres.

À quoi ressemble votre collection ?

J’achète au coup de cœur, sans a priori ni préjugés. C’est une rencontre entre les œuvres et moi qui se fait en quelques secondes. Je les adopte et elles font partie de moi. Une vingtaine de thèmes sont apparus au fil du temps : l’œil, le livre, la chaise, l’argent, etc. Donc il s’agit plutôt d’une collection de collections. Au total, j’ai acquis des œuvres de plus de 2000 artistes, surtout des jeunes que je veux soutenir. Je me suis créé une famille très très nombreuse. 

Photo : Vue du Galila’s P.O.C (Bruxelles). Crédit Damon de Backer

Sophie, en tant que galeriste, quels sont les types de collectionneurs que vous rencontrez et comment les accompagnez-vous ?

Il y a quelques personnalités comme Galila qui ont une démarche très affirmée et personnelle, et qu’il faut laisser visiter en solo, quitte à discuter à la fin de leur ressenti. Mais la plupart des collectionneurs sont en demande d’explications à différents niveaux. Notre rôle de galeriste est de leur donner un contexte et des clés de compréhension.

Le collectionneur « émotionnel » écoute avant tout son feeling (ce que je recommande), tandis que le collectionneur plus « intellectuel » a besoin d’être nourris de connaissances et de trouver du sens. Il y a aussi le collectionneurs « social » qui préfère des œuvres reconnaissables qui lui procurent un sentiment d’appartenance à un mouvement par exemple. Enfin, il y a une minorité de collectionneurs « investisseurs » qui réfléchissent à la revente de l’œuvre avant même de l’avoir achetée et d’investisseurs « spéculateurs » qui misent sur une œuvre en espérant que la cote de l’artiste monte fortement. C’est à nous de percevoir l’attente de chaque visiteur et de lui apporter les bonnes réponses. 

L’art contemporain est souvent associé à l’investissement alternatif. Quelle est votre opinion sur ce sujet ?  

Sophie : De temps en temps, on me pose la question : « Est-ce un bon investissement ?» Je n’ai pas de boule de cristal. Je peux informer sur le contexte de création d’une œuvre et le parcours d’un artiste, mais rien ne présage de son futur. Quand on parle d’artistes contemporains vivants, on ne peut évidemment pas prédire leur futur parcours de vie. Donc il est essentiel d’aimer profondément une œuvre qu’on achète, avant tout autres considérations financières.

Stéphanie : Certains membres de mon cercle d’art contemporains arrivent avec une démarche d’investissement. Lors de nos visites de foires et de galeries, ils appréhendent la complexité de cette notion face à la multitude des œuvres. Lorsqu’ils ont un coup de cœur, nous décryptons ensemble la réputation de la galerie, la qualité de la pièce, le parcours de l’artiste, sa démarche. Toutes ces explications sont importantes pour investir sereinement dans des œuvres de qualité. 

Vous avez toutes les trois un rôle important pour les artistes émergents.

Stéphanie : Je tiens à souligner le rôle des galeristes comme Sophie qui font un travail exceptionnel de soutien aux artistes, en les faisant découvrir en les exposant, en parlant d’eux et en suivant leur carrière.

Sophie : Merci Stéphanie. La notion d’engagement est en effet très importante pour moi. À la fois vis-à-vis des artistes et des collectionneurs. Une bonne galerie suit les artistes sur le long terme, elle les coache, les secouent s’ils risquent de s’endormir sur leurs lauriers, les rassurent aussi. Dans notre galerie Christophe Gaillard, la fonction de personne de contact avec les artistes est très importante. Tout comme la recherche d’expositions muséales qui leur apportent une reconnaissance. Nous prenons aussi le risque de partager certains artistes avec des galeries plus grandes, voire internationales, si nous pensons que leur notoriété est prête à grandir.

De votre côté, Galila, vous partagez votre passion au Galila’s P.O.C. un espace de 1500 m², à Bruxelles, où l’on peut découvrir une partie de votre collection.

Je ne suis pas une collectionneuse qui « possède » des œuvres. J’aime les partager au travers de prêts à des musées et lors de visites privées dans mon espace d’exposition. Je pense que la liberté avec laquelle j’associe les œuvres et ma philosophie de vie se transmettent de manière non verbale car les visiteurs ressentent souvent de fortes émotions.
Je considère aussi qu’un collectionneur a le devoir moral de faire connaitre les artistes auxquels il croit. Il parait que j’ai l’œil car plusieurs jeunes artistes que j’ai soutenu à leurs débuts font aujourd’hui de belles carrières.

Y a-t-il un risque de faire erreurs de collection ?

Sophie : Il est possible d’avoir une déception sur le plan de la valeur financière d’une œuvre, d’où l’intérêt de diversifier sa collection. Mais les vrais collectionneurs savent pourquoi ils ont acheté une œuvre et garderont toujours un lien affectif avec elle.

Stéphanie : On rappelle de ne pas acheter à l’oreille mais avec les yeux. Attention aux effets de mode qui risquent fort d’être passagers. Par ailleurs, avec le temps, nos goûts évoluent. Même si on ne rachèterait pas forcément aujourd’hui une œuvre achetée il y a quinze ans, c’était une étape du parcours.

Galila : Pour moi, il n’y a pas d’erreurs possibles si l’on est authentiquement soi dans le choix des œuvres. 

Les jeunes collectionnent-ils différemment ?

Sophie : Les réseaux sociaux et la communication sont devenus indispensables pour toucher les jeunes générations de collectionneurs.  Ils ont un lien à l’image beaucoup plus fort et ils collectionnent aussi plus facilement via les plateformes de vente. Ceux que je rencontre à la galerie sont aussi curieux que leurs ainés mais ils ont une vision plus internationale: ils comparent plus facilement des artistes européens, américains et asiatiques.

L’offre artistique mondiale est immense. C’est d’autant plus difficile pour les artistes d’attirer l’attention des colletionneurs.  Pour se démarquer, une tendance actuelle des jeunes artistes belges est de se regrouper en collectifs pour avoir plus de force et s’entraider.

Les goûts et les couleurs sont très personnels. Comment les partager ? Et quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui voudraient commencer une collection ?

Galila : Il faut aller dans tous les lieux artistiques, musées, galeries, ateliers d’artistes. Je vais même voir les travaux de fin d’études dans les écoles d’art. Et je trouve des choses incroyables.

Stéphanie : J’adore partager avec Galila les photos que nous prenons chacune dans une foire car ce ne sont jamais les mêmes ! C’est en échangeant et en visitant régulièrement des lieux d’exposition que l’œil se développe et que l’on acquiert des connaissances qui vont se fortifier progressivement. Au moment de l’acquisition, quand je vois le collectionneur que j’accompagne ressentir une émotion intense, je sais qu’elle ou il a fait le bon choix.

Sophie : Avant d’acheter, il faut voir beaucoup et être curieux. En Belgique, nous avons la chance d’avoir des collectionneurs très ouverts d’esprit (c’est que me disent mes collègues parisiens). Ils sont prêts à lire, écouter, regarder, se renseigner. Ensuite, il faut aussi savoir suivre son intuition. Une œuvre doit vous toucher et susciter une émotion. Souvent le premier regard est le bon. 

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The Rooms

Sophie Clauwaert, Art Advisor chez Puilaetco, Sophie Roose, directrice de la Galerie Christophe Gaillard Bruxelles, Stéphanie Bliard, consultante en art contemporain, et Galila Barzilai Hollander, collectionneuse, lors de la conférence « Collectionner au XXIe siècle : récits & regards croisés », donnée chez Puilaetco en marge du salon The Rooms 2026 au Mix de la Royale Belge.

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