Entreprendre, c’est d’abord une histoire d’ambition. Une idée qui devient un projet, un projet qui grandit, rassemble des talents, attire des investisseurs et, parfois, se transforme en véritable succès. Mais à mesure que l’entreprise se développe, une autre histoire commence à s’écrire : celle de l’entrepreneur lui-même. Comment transformer la valeur créée en un patrimoine durable ? Comment préparer l’avenir sans perdre cet esprit d’initiative et cette envie d’entreprendre qui ont permis le succès ? Et surtout, à quel moment commencer à se poser les bonnes questions ? À l’occasion de « Belgium Startup Ecosystem », nous avons réuni deux regards complémentaires : celui de Nicolas Debray, serial entrepreneur, business angel et observateur engagé de l’écosystème startup belge, et celui de Georges Nédée, Market Head Business Growth & Transformation chez Puilaetco. Une conversation autour de l’entrepreneuriat, de la création de valeur et de cette étape charnière où réussir son entreprise signifie aussi commencer à penser différemment à son patrimoine.

1. Pourquoi l’écosystème startup belge maintenant ?

Nicolas, tu connais particulièrement bien l’écosystème entrepreneurial belge. Quel regard portes-tu aujourd’hui sur sa vitalité et, surtout, sur les ambitions de cette nouvelle génération d’entrepreneurs ?

« On observe aujourd’hui une maturité inédite dans l’écosystème belge. La nouvelle génération d'entrepreneurs ne pense plus uniquement au marché local : dès le premier jour, elle vise l'international avec une ambition décomplexée et un très haut niveau d'exigence. Après mes débuts chez Google Bruxelles puis la création et la revente de Semetis, j'ai vu cet écosystème évoluer de manière spectaculaire. La Belgique regorge de talents exceptionnels et d'innovations technologiques de premier plan. Cependant, la vraie vitalité vient de la volonté d'impact et de partage. Ce qui manque parfois encore, ce sont les ponts entre nos régions et nos hubs. C’est précisément pour catalyser ce potentiel et décloisonner les talents que nous devons soutenir cette dynamique à l'échelle nationale. »

Georges, du point de vue de Puilaetco, qu’est-ce qui rend cette nouvelle génération d’entrepreneurs particulièrement intéressante pour une banque privée comme la nôtre ?

« Innover en s’appuyant sur notre héritage » fait partie de l’ADN de Puilaetco. Nous croyons à la nécessité d’évoluer, d’accompagner le changement et de soutenir les idées nouvelles lorsqu’elles créent de la valeur pour nos clients, nos collaborateurs et, plus largement, la société.

C’est aussi ce qui rend cette nouvelle génération d’entrepreneurs particulièrement intéressante à nos yeux. Elle imagine de nouveaux modèles, bouscule les habitudes et transforme des idées innovantes en projets créateurs de valeur. Être à leurs côtés dès les premières étapes de cette aventure entrepreneuriale est donc assez naturel pour nous.

2. L’événement comme point de rencontre

Nicolas, tu es à l’initiative de l’événement « Belgium Startup Ecosystem ». Quelle ambition y a-t-il derrière ce rendez-vous ? Et qu’est-ce qui manque encore aujourd’hui pour mieux fédérer l’écosystème startup belge ?

« L'ambition avec le Belgium Startup Ecosystem, ainsi qu'à travers nos initiatives comme les Belgium Startup Awards et la tournée Back-to-School, est simple : créer un fil conducteur national et abattre les silos. Historiquement, l'écosystème belge a fonctionné en réseaux régionaux très performants — que ce soit à Gand avec le Wintercircus, à Anvers avec The Beacon, à Charleroi avec l’A6K ou à Bruxelles avec BeCentral —, mais souvent de façon étanche. Ce qui manque, c'est cette passerelle fluide entre founders, investisseurs, grands groupes et jeunes talents sur l'ensemble du territoire. Avec les Belgium Startup Awards et notre Startup Day, nous rassemblons toutes ces forces pour faire passer l'écosystème d'une dynamique d'addition à un effet multiplicateur. »

Georges, pourquoi est-il important pour Puilaetco d’être présente dans ce type d’écosystème, parfois bien avant que les entrepreneurs ne pensent eux-mêmes à la gestion de leur patrimoine ?

En tant que banque privée, nous inscrivons nos relations dans le temps long, souvent sur plusieurs générations. Notre ambition n’est donc pas d’être présents uniquement lorsque le patrimoine est déjà constitué, mais d’accompagner nos clients dans les moments importants de leur parcours professionnel et personnel. Créer et développer une entreprise est précisément l’un de ces moments. Cela demande de la vision, du courage et énormément de persévérance. Être présents au sein de l’écosystème entrepreneurial nous permet de comprendre ce parcours, de nouer des relations très tôt et, le moment venu, d’accompagner les entrepreneurs face aux nouvelles questions qui apparaissent avec la croissance de leur entreprise et de leur patrimoine.

3. De l’entrepreneur à l’individu

Nicolas, derrière une startup, il y a évidemment un projet d’entreprise, mais aussi un projet personnel. À quel moment, selon toi, un entrepreneur commence-t-il à penser différemment à son patrimoine personnel ?

« Souvent, le déclic ne se produit pas au début, car l'entrepreneur est à 200 % absorbé par son opérationnel et sa survie financière immédiate. La prise de conscience intervient généralement à un moment de transition : lors d'une première levée de fonds importante, du franchissement d'un cap de rentabilité, ou lorsque des sollicitations externes apparaissent. C'est le moment où l'on réalise que la valeur créée sur le papier commence à dépasser la simple valeur de son outil de travail, et qu'il y a un enjeu de protection familiale et de pérennité. Ayant accompagné de nombreuses startups en tant qu'Entrepreneur in Residence au StartLab (ULB/VUB) puis comme Business Angel, dans plus d’une vingtaine d’entreprises, je constate que ce pivot mental exige de passer d'une logique de 'tout miser sur un seul actif' à une vision globale de construction de patrimoine. »

Georges, c’est précisément là que les univers se rejoignent. Comment Puilaetco peut-elle accompagner un entrepreneur lorsque son succès professionnel commence à se transformer en patrimoine personnel ?

C’est précisément à ce moment-là que les dimensions professionnelle, personnelle et patrimoniale commencent à se rejoindre. Notre rôle est d’aider l’entrepreneur à prendre du recul et à considérer son patrimoine dans son ensemble.

Cela peut concerner la structuration de la détention de son entreprise, la diversification progressive de son patrimoine grâce aux revenus ou aux liquidités générés par son activité, mais aussi la mise en relation avec des investisseurs, partenaires ou clients potentiels. Plus tard peuvent également se poser les questions liées à la vente ou à la transmission de l’entreprise, à la mobilité internationale ou encore à la planification successorale.

L’enjeu est finalement d’aider l’entrepreneur à regarder au-delà de son entreprise et à transformer progressivement la valeur qu’il a créée en un patrimoine familial structuré et durable.

4. Le moment charnière : la création de liquidité

Nicolas, tu as toi-même vécu l’expérience de la création et du développement d’une entreprise. Sans nécessairement parler de ton cas personnel, qu’est-ce qui change dans la vie d’un entrepreneur lorsqu’une partie importante de la valeur créée par son entreprise devient liquide ?

« La création de liquidité est un séisme feutré. Lorsque l'on passe de l'extrême illiquidité — où l'essentiel de sa valeur nette est bloqué dans son entreprise — à une liquidité soudaine, le rapport au risque et au temps change totalement. On n'a plus l'urgence de la trésorerie quotidienne, mais une responsabilité nouvelle : celle de gérer et faire fructifier ce capital. Sur le plan humain et psychologique, c'est aussi le début d'un nouvel alignement personnel. On se pose la question de la transmission, de l'impact et de la manière de réinvestir une partie de cette valeur dans l'écosystème pour aider la génération suivante. »

Georges, ce moment peut être très rapide : vente d’entreprise, cession partielle, distribution exceptionnelle… Quels sont les grands sujets qu’un entrepreneur devrait idéalement anticiper avant que cette liquidité n’arrive ?

Les entrepreneurs ont naturellement tendance à être extrêmement concentrés sur leur entreprise. C’est souvent le projet d’une vie, auquel leur identité personnelle peut être très étroitement liée. Mais à l’approche d’un événement de liquidité important, il devient essentiel de prendre du recul.

Il faut alors regarder au-delà de l’opération elle-même et réfléchir à une série de questions plus larges : la dynamique familiale, la structuration globale du patrimoine, sa diversification, les futurs projets de vie, la transmission ou encore ce que l’entrepreneur souhaite accomplir après cette étape.

Dans un environnement marqué par des marchés qui évoluent rapidement, des réformes fiscales et des situations personnelles de plus en plus internationales, ces sujets peuvent devenir complexes. Plus on les anticipe, plus on se donne la possibilité de faire des choix réfléchis, plutôt que de devoir réagir dans l’urgence une fois la liquidité créée.

5. « J’ai créé mon patrimoine en prenant des risques. Pourquoi investir autrement ? »

Nicolas, les entrepreneurs ont souvent construit leur réussite grâce au risque, à la concentration et à une conviction extrêmement forte dans leur projet. Est-ce que cela influence ensuite leur manière d’aborder l’investissement ?

« Les entrepreneurs ont une relation très particulière au risque : ils ont réussi en concentrant leur capital, leur temps et leur énergie sur un projet unique en y croyant contre vents et marées. Naturellement, quand ils redeviennent investisseurs, ils cherchent d'abord ce qu'ils connaissent : l'investissement direct, le Venture Capital ou l'activité de Business Angel. C’est mon cas avec plus d'une vingtaine de participations dans des startups tech. Mais toute la subtilité consiste à faire cohabiter cette appétence pour le risque entrepreneurial avec un socle patrimonial sécurisé et diversifié. Investir autrement ne veut pas dire renoncer à l'audace, mais bâtir une base solide pour continuer à prendre du risque calculé en toute sérénité. »

Georges, comment accompagnes-tu quelqu’un qui a créé sa fortune en concentrant énormément de risques, mais qui doit ensuite apprendre à protéger, diversifier et faire fructifier cette valeur ?

C’est précisément l’une des grandes questions qui se posent après un événement de liquidité important : et maintenant, que faire ?

Pendant des années, l’entrepreneur a concentré son énergie, son capital et sa prise de risque sur une seule entreprise. C’est souvent cette concentration et cette conviction qui ont permis son succès. Mais lorsque ce succès se transforme en patrimoine, les objectifs évoluent.

Il s’agit alors de trouver le bon équilibre entre protection, diversification et croissance du patrimoine, tout en générant éventuellement les revenus nécessaires pour financer son mode de vie et ses futurs projets. La constitution d’un portefeuille d’investissements liquides et diversifiés peut servir de socle, complété par exemple par de l’immobilier ou des investissements sur les marchés privés.

Mais l’objectif n’est certainement pas de faire disparaître l’entrepreneur qui sommeille en lui. Il s’agit plutôt de construire autour de lui un patrimoine suffisamment diversifié et robuste pour qu’il puisse continuer à entreprendre et à prendre des risques là où cela a du sens.

6. Que doit attendre un entrepreneur de sa banque privée ?

Nicolas, lorsque tu échanges avec des fondateurs et entrepreneurs qui commencent à rencontrer ce type de problématiques, qu’attendent-ils réellement d’une banque privée ? Qu’est-ce qui peut faire la différence selon toi ?

« Les entrepreneurs n'attendent pas de leur banque privée un discours rigide ou un produit financier standardisé. Ils cherchent un partenaire pragmatique, capable de parler leur langage et de comprendre la réalité d'un parcours d'entreprise — avec ses accélérations, ses incertitudes et ses moments de liquidité. Ce qui fait la différence, c'est l'agilité, la compréhension fine de la fiscalité et des structures d'entreprise, mais surtout la capacité à offrir une vision globale personnalisée. Un entrepreneur veut un conseiller qui anticipe ses besoins, respecte son ADN d'investisseur et sait créer des connexions pertinentes avec d'autres experts ou pairs. »

Georges, concrètement, comment Puilaetco souhaite-t-elle répondre à ces attentes ? Quelle relation veux-tu construire avec ces entrepreneurs au-delà de la seule gestion de leurs investissements ?

Notre ambition est avant tout de devenir un partenaire de confiance pour l’entrepreneur et sa famille, bien au-delà de la seule gestion de ses investissements. Car un patrimoine ne se résume presque jamais à un portefeuille. Il peut englober une entreprise, de l’immobilier, des enjeux familiaux, des questions de transmission ou de fiscalité, des besoins de financement, une dimension internationale, voire certains actifs spécifiques comme une collection d’art. Notre rôle consiste à avoir cette vision d’ensemble et à faire le lien entre ces différentes dimensions : structuration du patrimoine familial, gouvernance familiale, planification successorale, considérations fiscales ou encore solutions de liquidité lorsque cela s’avère pertinent. Sur le plan des investissements, nous aidons ensuite chaque client à définir une approche claire et cohérente avec ses objectifs, en nous appuyant sur une large gamme de solutions traditionnelles, indicielles ou durables. Au fond, l’essentiel n’est pas simplement de proposer des solutions financières. C’est de comprendre la famille et les projets qui se trouvent derrière le patrimoine, afin de construire une relation capable d’évoluer avec eux dans le temps.

7. Anticiper plutôt que réagir

Nicolas, les entrepreneurs sont très concentrés sur le développement de leur entreprise. Les questions patrimoniales viennent-elles parfois trop tard dans leurs priorités ?

« Oui, très clairement. Par définition, un fondateur est focalisé sur sa croissance, ses recrutements et ses clients ; le sujet patrimonial est perçu comme une préoccupation 'pour plus tard'. Le risque est d'arriver au moment d'un événement de liquidité ou d'une cession sans préparation préalable, ce qui peut limiter les options de structuration fiscale, successorale ou familiale. Discuter de ces thématiques en amont permet d'aborder les moments charnières avec méthode et sérénité, plutôt que d'exécuter des décisions sous la pression du calendrier. »

Georges, quel conseil donnerais-tu dès lors à un entrepreneur qui connaît une forte croissance mais se dit : « La banque privée, ce sera pour plus tard » ?

Je lui dirais qu’apprendre à devenir un investisseur structuré et averti prend du temps, exactement comme apprendre à devenir entrepreneur. Il existe une véritable courbe d’apprentissage. Il n’est donc pas nécessaire d’attendre un événement de liquidité majeur pour commencer à réfléchir à ces questions. Au contraire, commencer plus tôt permet de développer progressivement ses connaissances, de clarifier ses priorités et de mettre en place les bons réflexes pour structurer, gérer et protéger son patrimoine. Ainsi, lorsqu’un événement déterminant survient, on est déjà mieux préparé pour prendre des décisions importantes, plutôt que de devoir découvrir du jour au lendemain un univers entièrement nouveau.

8. Le business angel : une autre manière d’investir

Nicolas, après avoir été entrepreneur, tu es aujourd’hui également business angel. Qu’est-ce qui te pousse à continuer à investir dans des entrepreneurs et dans leurs projets ?

« C'est une question de passion et de transmission. Après avoir cofondé et revendu Semetis, rester au contact du terrain et investir dans la tech est une manière naturelle de 'give back'. Être Business Angel dans une vingtaine de startups et siéger au conseil d'administration d'une dizaine d'entre elles me permet de partager mes retours d'expérience, d'aider les fondateurs à éviter certains pièges de l'hyper-croissance, tout en restant connecté à l'innovation de pointe. C'est extrêmement stimulant intellectuellement et humainement de voir de jeunes talents transformer des idées ambitieuses en champions de demain. »

Georges, comment intègre-t-on cet ADN entrepreneurial dans une réflexion patrimoniale ? L’objectif n’est évidemment pas de transformer un entrepreneur en investisseur complètement conservateur.

Absolument. L’objectif n’est certainement pas de changer la nature d’un entrepreneur ni de supprimer cette appétence pour le risque qui a parfois été l’une des clés de son succès. Entreprendre fait partie de son ADN et, pour beaucoup, continuer à investir dans des entreprises, des fondateurs ou de nouvelles idées répond autant à une envie personnelle qu’à une logique d’investissement. L’enjeu est plutôt de replacer cette prise de risque entrepreneuriale dans le contexte du patrimoine global. Un entrepreneur peut parfaitement continuer à consacrer une partie de son capital à des investissements directs, aux marchés privés ou à des activités de business angel, tout en construisant parallèlement un socle patrimonial plus diversifié. Bien structurer son patrimoine ne signifie donc pas renoncer au risque. C’est au contraire se donner davantage de liberté pour continuer à prendre des risques entrepreneuriaux, mais de manière consciente et dans le cadre d’une stratégie patrimoniale globale plus résiliente.

9. Conclusion : penser à l’après

Nicolas, si tu pouvais donner aujourd’hui un seul conseil patrimonial au Nicolas qui lançait sa première entreprise, quel serait-il ?

« Je lui dirais deux choses : premièrement, d'entourer très tôt son projet des meilleures compétences (juridiques, fiscales et patrimoniales) sans attendre d'être 'arrivé' ; deuxièmement, de se rappeler que l'entreprise n'est qu'un véhicule de création de valeur et qu'il faut penser dès le départ à la structuration long terme. Prendre le temps d'anticiper la suite n'enlève rien à l'ambition opérationnelle, au contraire : cela donne une liberté d'esprit formidable pour entreprendre avec encore plus d'audace. »

Georges, si un entrepreneur venait te voir demain en disant : « Mon entreprise se développe très vite, mais je ne me considère pas encore comme quelqu’un qui a besoin d’une banque privée », que lui répondrais-tu ?

Je lui répondrais probablement : c’est peut-être justement le bon moment pour commencer à nous parler. La banque privée ne devrait pas intervenir uniquement au moment où un entrepreneur vend son entreprise ou se retrouve soudainement avec d’importantes liquidités à investir. Les conversations les plus utiles ont souvent lieu bien avant, lorsqu’il reste du temps pour réfléchir, anticiper et envisager différentes options. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il aura besoin immédiatement de tous les services d’une banque privée. Mais commencer cette réflexion suffisamment tôt peut l’aider à préparer le moment où la réussite de son entreprise ouvrira de nouvelles perspectives, pour lui-même comme pour sa famille. Car au fond, l’objectif n’est pas simplement de gérer le patrimoine qu’un entrepreneur a créé. C’est de lui donner les moyens et la liberté de décider ce qu’il souhaite en faire ensuite.

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